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Propulsion partagée : l'open source s'invite dans les laboratoires de l'aéronautique civile

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Propulsion partagée : l'open source s'invite dans les laboratoires de l'aéronautique civile

Photo: jet engine engineering blueprint open collaboration aerospace laboratory, via cdn.pixabay.com

Dans l'industrie du logiciel, l'open source a engendré des révolutions : Linux, Android, TensorFlow. Dans l'aéronautique, en revanche, la culture du secret industriel a longtemps prévalu, chaque motoriste jalousant ses brevets comme autant de forteresses. Pourtant, depuis quelques années, un courant alternatif se dessine discrètement dans les couloirs de certains bureaux d'études : celui de la propulsion partagée, où des données techniques autrefois verrouillées circulent librement entre acteurs du secteur.

Un paradigme longtemps inconcevable dans l'aéronautique

L'industrie aéronautique repose historiquement sur un modèle de développement extrêmement centralisé. Des géants comme Safran, General Electric ou Rolls-Royce investissent des milliards d'euros sur plusieurs décennies pour concevoir un moteur certifiable. Dans ce contexte, la notion même de partage de données techniques relevait de l'hérésie commerciale.

Mais la donne commence à changer. Plusieurs facteurs convergent pour fragiliser ce modèle : la pression réglementaire en faveur de la décarbonation, la multiplication des architectures hybrides et électriques, et surtout l'émergence d'une nouvelle génération d'ingénieurs formés aux méthodes agiles du monde numérique. Ces professionnels, habitués à collaborer sur des dépôts GitHub ou à s'appuyer sur des bibliothèques partagées, importent naturellement cette culture dans leurs pratiques aéronautiques.

Des initiatives concrètes qui prennent corps en Europe

L'un des exemples les plus emblématiques de cette tendance est le projet OpenPropulsion, né au sein d'un consortium d'universités européennes soutenu par des fonds Horizon Europe. Ce programme agrège des données thermodynamiques, des modèles de simulation de cycles et des algorithmes de contrôle-moteur, mis à disposition de tout acteur accrédité sous licence ouverte. L'objectif affiché : réduire de 30 à 40 % le temps de prototypage pour les motorisations destinées à l'aviation régionale légère.

Du côté français, plusieurs PME spécialisées dans la simulation numérique — notamment autour de l'écosystème toulousain et bordelais — ont déjà intégré ces ressources dans leurs cycles de développement. La société Aero-Sim Dynamics, basée à Toulouse, affirme ainsi avoir réduit de dix-huit mois son calendrier de qualification pour un moteur électrique destiné à un appareil de formation, en s'appuyant sur des modèles de refroidissement thermique issus d'une base de données partagée.

La certification : le verrou que l'open source doit encore franchir

Pour autant, l'enthousiasme doit être tempéré par une réalité réglementaire implacable. En Europe, c'est l'EASA (Agence de l'Union européenne pour la sécurité aérienne) qui encadre la certification des motorisations. Or, les autorités de certification exigent une traçabilité absolue de chaque composant logiciel et de chaque donnée intégrée dans un système embarqué critique.

Cette exigence pose une question fondamentale : comment certifier un système dont les données sources proviennent d'une communauté ouverte, potentiellement non identifiée ? La réponse n'est pas encore tranchée, mais des discussions sont en cours entre l'EASA et plusieurs acteurs industriels pour définir un cadre de qualification adapté aux ressources open source. Un groupe de travail informel, auquel participent notamment des représentants de l'ONERA et du GIFAS, planche actuellement sur des lignes directrices spécifiques.

Une opportunité structurelle pour les PME françaises

Si les grands motoristes restent prudents — et pour cause, leur modèle économique repose en grande partie sur la valorisation de leur propriété intellectuelle —, les PME et ETI françaises du secteur aéronautique y voient une opportunité historique de rééquilibrage.

Traditionnellement cantonnées à des rôles de sous-traitants de rang 2 ou 3, ces entreprises n'avaient pas les moyens de financer des programmes de R&D en propulsion à la hauteur des grands donneurs d'ordre. L'accès à des données de propulsion partagées leur permet désormais de monter en compétence technique, de développer des briques propriétaires à valeur ajoutée sur des socles communs, et de se positionner comme partenaires crédibles sur des programmes d'innovation.

Le Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales (GIFAS) a d'ailleurs inscrit la question de l'open source industriel à l'agenda de ses prochaines commissions technologiques, signe que le sujet est pris au sérieux au plus haut niveau de la filière.

Les limites d'un modèle encore en construction

L'open source en aéronautique n'est pas sans zones d'ombre. La question de la gouvernance des projets partagés reste délicate : qui valide une mise à jour critique d'un modèle de simulation ? Qui est responsable en cas d'erreur dans un algorithme de contrôle thermique librement distribué ?

Par ailleurs, certains observateurs pointent le risque de voir des acteurs extra-européens — notamment des entreprises chinoises ou américaines — bénéficier massivement de ressources développées avec des financements publics européens, sans réciprocité. La question de la souveraineté technologique, particulièrement sensible en France, s'invite donc naturellement dans ce débat.

Enfin, la culture du partage se heurte encore à des résistances humaines et organisationnelles profondes. Dans une industrie où la confidentialité est érigée en réflexe, convaincre des ingénieurs de publier leurs travaux sur une plateforme collaborative représente un changement de mentalité qui ne se décrète pas.

Vers un écosystème hybride, entre ouverture et propriété

Le scénario le plus probable, à l'horizon des cinq à dix prochaines années, est celui d'un modèle hybride : des couches basses de données (thermodynamique générique, modèles atmosphériques, bibliothèques de matériaux) partagées en open source, tandis que les couches hautes — algorithmes de contrôle avancés, optimisations spécifiques, interfaces propriétaires — resteraient protégées.

Ce modèle, déjà éprouvé dans d'autres industries technologiques, permettrait de concilier la dynamique collaborative avec les impératifs économiques et réglementaires propres à l'aéronautique. Il offrirait surtout à la France une occasion de repositionner son tissu industriel dans la compétition mondiale, en misant sur l'intelligence collective plutôt que sur le secret comme unique rempart compétitif.

L'open source ne remplacera pas les motoristes établis. Mais il pourrait bien redessiner, en profondeur, les règles du jeu de l'innovation propulsive pour les décennies à venir.

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