Souveraineté orbitale : la France mise sur les constellations en orbite basse pour ne plus dépendre des géants
Photo: satellite constellation low earth orbit space technology, via merobrajdham.com
Il suffit d'observer le ciel nocturne par temps clair pour apercevoir, en file indienne lumineuse, les satellites Starlink de SpaceX défiler à quelque 550 kilomètres au-dessus de nos têtes. Ce spectacle, devenu presque banal, illustre à lui seul un bouleversement profond de l'ordre spatial mondial. Avec plus de 5 000 satellites en orbite basse et un objectif affiché de 42 000 appareils à terme, l'entreprise d'Elon Musk a redéfini les règles du jeu. La Chine, de son côté, avance à marche forcée avec son propre réseau, le « Guowang », qui ambitionne de placer 13 000 satellites en orbite d'ici 2030. Face à cette double pression, la France — et plus largement l'Europe — ne peut plus se permettre de rester spectatrice.
Un espace de plus en plus encombré, et de plus en plus stratégique
L'orbite basse terrestre (LEO, pour Low Earth Orbit) est devenue en quelques années l'un des terrains de compétition géopolitique les plus disputés. Les constellations qui s'y déploient ne servent pas uniquement à fournir un accès Internet haut débit aux zones mal desservies : elles constituent également des infrastructures critiques pour les communications militaires, l'observation de la Terre, la navigation et la gestion des crises.
Pour Paris, la dépendance à des opérateurs étrangers dans ce domaine représente un risque inacceptable. « Nous ne pouvons pas confier notre connectivité souveraine à des acteurs dont les priorités stratégiques peuvent diverger des nôtres », résumait récemment un haut responsable du Commandement de l'espace français lors d'un colloque à Toulouse. Une formule lapidaire qui dit tout de l'urgence ressentie dans les sphères décisionnelles.
Eutelsat OneWeb et IRIS² : les deux piliers de la réponse européenne
La réponse française s'articule autour de deux projets complémentaires. Le premier est déjà en cours de déploiement : la constellation OneWeb, désormais portée par le groupe Eutelsat à la suite de leur fusion en 2023. Avec 648 satellites opérationnels en LEO, OneWeb offre une couverture mondiale et positionne la France — via son actionnaire de référence — comme un acteur crédible du secteur. Eutelsat OneWeb a notamment décroché des contrats avec des gouvernements européens pour des services de connectivité sécurisée, signe que la dimension institutionnelle du projet est bien assumée.
Le second pilier est plus ambitieux encore : IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite), le projet de constellation souveraine de l'Union européenne, dont la France est l'un des principaux architectes. Ce réseau, qui doit regrouper environ 290 satellites, vise à fournir des services de connectivité sécurisée aux gouvernements membres tout en proposant des offres commerciales. Un contrat de conception, de déploiement et d'exploitation a été attribué en 2024 à un consortium regroupant Airbus, Eutelsat, SES, Thales Alenia Space et d'autres acteurs industriels européens. La mise en service est attendue pour 2030.
Les défis technologiques d'un déploiement massif
Déployer des centaines, voire des milliers de satellites en un temps record suppose de surmonter des obstacles considérables. Le premier est d'ordre industriel : la cadence de production des satellites doit être radicalement accélérée. Thales Alenia Space et Airbus Defence and Space ont investi dans des lignes de fabrication semi-automatisées capables de produire des satellites en série, à la manière d'une chaîne automobile. Une révolution culturelle pour un secteur habitué à fabriquer des appareils sur mesure, un par un, sur des cycles de plusieurs années.
Le deuxième défi est celui du lancement. L'Europe a longtemps compté sur Ariane 5, puis sur Ariane 6, pour accéder à l'espace de manière autonome. Mais le lancement de constellations requiert une cadence et un coût par kilogramme mis en orbite que les lanceurs traditionnels peinent à atteindre. L'émergence de lanceurs réutilisables — portée notamment par ArianeGroup avec le projet Themis — constitue une réponse à moyen terme, mais la France reste encore tributaire, pour certains lancements, de capacités étrangères. Une dépendance que les pouvoirs publics s'emploient à réduire.
Enfin, la question de la gestion du spectre et des orbites est cruciale. L'Union internationale des télécommunications (UIT) attribue les fréquences et les positions orbitales selon le principe du « premier arrivé, premier servi ». Les États-Unis et la Chine ayant pris une avance considérable, la France et ses alliés doivent faire preuve d'agilité diplomatique pour préserver leurs droits d'accès à un espace orbital de plus en plus saturé.
Le modèle économique, talon d'Achille du projet
Si la dimension stratégique du dossier fait consensus, les perspectives économiques suscitent davantage de débat. Le marché mondial de la connectivité par satellite est estimé à plusieurs dizaines de milliards d'euros d'ici 2030, mais il est déjà largement orienté vers Starlink, dont l'avance en termes de nombre de satellites et de prix au consommateur est difficile à combler.
Les acteurs européens misent donc sur des niches à forte valeur ajoutée : la connectivité gouvernementale et militaire, les services de télécommunications dans les zones arctiques ou maritimes, et les applications d'observation de la Terre. Ces segments, moins exposés à la concurrence frontale avec SpaceX, offrent des marges plus confortables et une clientèle institutionnelle fidèle.
Pour autant, les investissements requis sont colossaux. IRIS² représente à lui seul plusieurs milliards d'euros, financés en partie par des fonds publics européens. La Commission européenne a justifié cet engagement au nom de la souveraineté numérique et de la résilience des infrastructures critiques — un argument qui, dans le contexte géopolitique actuel, peine de moins en moins à convaincre les États membres.
La France au cœur du jeu
Dans cette recomposition de l'ordre spatial, la France occupe une position singulière. Elle est à la fois actionnaire d'Eutelsat, partenaire industriel d'IRIS², puissance spatiale membre de l'ESA et nation dotée d'un Commandement de l'espace autonome. Cette multiplicité de rôles lui confère une influence réelle, mais aussi une responsabilité : celle de fédérer des partenaires européens aux intérêts parfois divergents autour d'une vision commune.
L'enjeu, à terme, dépasse la seule connectivité. Il s'agit de déterminer qui contrôlera les autoroutes de l'information du XXIe siècle — et, avec elles, une part significative de la puissance économique et militaire mondiale. La France a choisi de ne pas laisser cette question se régler sans elle.