AéroPresse All articles
Aviation & Environnement

Avions régionaux électriques : la France parie sur une mobilité aérienne décarbonée à l'horizon 2030

AéroPresse
Avions régionaux électriques : la France parie sur une mobilité aérienne décarbonée à l'horizon 2030

Photo: electric regional aircraft hybrid propulsion sustainable aviation France, via megaredil.com

Le transport aérien représente environ 2,5 % des émissions mondiales de CO₂, une part qui pourrait tripler d'ici 2050 si aucune rupture technologique majeure n'intervient. Face à cette trajectoire préoccupante, l'électrification des aéronefs s'impose progressivement comme l'une des réponses les plus prometteuses — du moins pour les segments de courte et moyenne distance. En France, un écosystème dynamique d'industriels, de start-ups et d'investisseurs publics s'est constitué autour de cet objectif, avec une ambition clairement affichée : mettre en service des avions régionaux électriques ou hybrides-électriques commerciaux avant 2030.

Un marché régional particulièrement adapté à l'électrification

L'aviation régionale — définie ici comme les liaisons inférieures à 1 000 kilomètres avec des appareils de moins de 80 passagers — constitue le segment le plus immédiatement accessible à l'électrification. Les contraintes de densité énergétique des batteries, qui restent l'obstacle technologique principal, sont moins rédhibitoires sur des distances courtes que sur des vols long-courriers.

En France, ce segment revêt une importance particulière. Le réseau de liaisons interrégionales dessert des territoires enclavés — Massif central, Corse, outre-mer — où l'avion constitue souvent la seule alternative rapide au transport terrestre. Décarboner ces lignes sans les supprimer représente donc un enjeu à la fois climatique et d'aménagement du territoire.

Le gouvernement français l'a bien compris. Dans le cadre du plan France 2030, une enveloppe significative a été allouée au développement de l'aviation verte, dont une partie substantielle cible spécifiquement les projets d'aéronefs électriques et hybrides. La Direction générale de l'aviation civile (DGAC) accompagne par ailleurs ces développements sur le plan réglementaire, en travaillant à l'adaptation des cadres de certification pour les nouveaux types de propulsion.

Les acteurs français au cœur de la course

Plusieurs entreprises françaises se sont positionnées à l'avant-garde de cette révolution silencieuse. Parmi elles, Voltaero se distingue avec son concept Cassio, un avion hybride-électrique conçu pour emporter entre cinq et dix passagers sur des distances régionales. Basée à Toulouse, la start-up a réalisé ses premiers vols d'essai et vise une certification EASA d'ici 2025-2026 pour ses versions initiales.

Dans un registre différent, Aura Aero développe l'ERA (Electric Regional Aircraft), un appareil de 19 places à propulsion entièrement électrique. La jeune pousse toulousaine, qui a levé plusieurs dizaines de millions d'euros ces dernières années, table sur une entrée en service commercial aux alentours de 2027-2028. Son carnet de précommandes, bien qu'encore modeste, témoigne d'un intérêt réel de la part de compagnies régionales européennes.

Du côté des grands groupes, Airbus poursuit ses travaux sur le programme ZEROe, qui explore plusieurs architectures de propulsion décarbonée, dont l'hydrogène et l'hybride-électrique. Si les délais ont été révisés à la hausse ces derniers mois, le constructeur européen maintient son engagement en faveur d'un avion commercial à émissions nulles avant 2035. Les recherches menées dans ses centres d'innovation français — notamment à Toulouse et Bordeaux — alimentent directement ces projets.

Safran, acteur incontournable de la propulsion aéronautique, investit massivement dans le développement de moteurs électriques et de systèmes de gestion de l'énergie embarquée. Son démonstrateur EcoPulse, développé en coopération avec Airbus et Daher, a effectué ses premiers vols en 2023, validant le concept de propulsion hybride distribuée sur un appareil de type TBM.

Les verrous technologiques à franchir

Malgré l'effervescence du secteur, les obstacles à surmonter restent substantiels. La densité énergétique des batteries lithium-ion actuelles — autour de 250 à 300 Wh/kg — est encore loin des 500 à 800 Wh/kg que la plupart des experts jugent nécessaires pour rendre l'aviation régionale électrique véritablement compétitive en termes de charge utile et d'autonomie.

Les recherches sur les batteries à l'état solide, qui promettent des densités énergétiques nettement supérieures, avancent à un rythme encourageant mais leurs applications aéronautiques restent à plusieurs années de la maturité industrielle. D'ici là, l'architecture hybride-électrique — combinant un moteur thermique de faible puissance avec une propulsion électrique — apparaît comme la solution de transition la plus réaliste.

La question des infrastructures de recharge constitue un autre défi de taille. Les aéroports régionaux français, souvent sous-financés, devront engager des investissements significatifs pour équiper leurs installations en bornes de charge haute puissance compatibles avec les nouveaux aéronefs. L'Union des aéroports français (UAF) a lancé plusieurs études prospectives sur ce sujet, mais les plans d'investissement concrets tardent à se matérialiser.

Enfin, la certification de ces nouveaux appareils par l'EASA représente un parcours long et exigeant. Les autorités européennes travaillent à l'élaboration de nouvelles spécifications de certification adaptées aux systèmes de propulsion électrique, mais ce processus réglementaire prend du temps — un facteur que les start-ups, soumises à la pression de leurs investisseurs, doivent intégrer dans leurs feuilles de route.

L'impulsion publique, moteur indispensable

Face à l'ampleur des investissements requis et aux risques technologiques inhérents à ces projets de rupture, le soutien public s'avère déterminant. En France, le Conseil pour la recherche aéronautique civile (CORAC) coordonne les financements publics alloués à la R&D aéronautique, dont une part croissante est orientée vers les technologies vertes.

L'Agence de la transition écologique (ADEME) et Bpifrance ont également renforcé leurs dispositifs de soutien aux entreprises innovantes du secteur, à travers des prêts, des subventions et des participations au capital. Ces mécanismes permettent aux start-ups françaises de tenir la distance face à leurs concurrentes américaines ou scandinaves, souvent mieux dotées.

Au niveau européen, le programme Horizon Europe finance plusieurs consortiums de recherche sur l'aviation décarbonée, dans lesquels les acteurs français occupent une place de premier plan. Le partenariat Clean Aviation, lancé en 2021, mobilise plus de 4 milliards d'euros sur la décennie pour accélérer le développement de technologies de propulsion propre.

Un horizon 2030 ambitieux mais atteignable

La mise en service d'avions régionaux électriques ou hybrides d'ici 2030 n'est pas une certitude, mais elle n'est plus une utopie. Pour les appareils de petite capacité — moins de dix passagers — la fenêtre de certification commerciale semble réaliste dans les deux à trois prochaines années. Pour les appareils de 19 à 50 places, l'horizon 2028-2032 est celui que citent la majorité des acteurs du secteur.

Ce qui est certain, c'est que la France dispose des atouts nécessaires pour figurer parmi les leaders de cette transition : un tissu industriel aéronautique dense, une tradition d'excellence en ingénierie, un soutien public structuré et un écosystème de start-ups dynamique. La révolution silencieuse des avions électriques est en marche. Et elle décolle, en grande partie, depuis les pistes françaises.

All Articles

Related Articles

SAF : le carburant durable qui promet de transformer l'aviation commerciale, entre espoir et réalité

SAF : le carburant durable qui promet de transformer l'aviation commerciale, entre espoir et réalité

Aux commandes du ciel : les femmes pilotes de chasse qui réécrivent l'histoire de l'armée de l'Air française

La France dans la course hypersonique : ambitions, défis et stratégie face aux géants mondiaux

La France dans la course hypersonique : ambitions, défis et stratégie face aux géants mondiaux